Dans une nouvelle publication parue dans la revue « Cahiers du Seuil », Philippe Pignarre, essayiste et éditeur français, dans la tribune qui suit, met en garde : « On ne convaincra pas le public en le traitant comme irresponsable par nature ».

« Comment faire ? » : c’est le thème du numéro 2 de la revue lancée par les éditions du Seuil au printemps dernier, au moment du déconfinement. Un numéro très riche, où l’on lira l’inquiétude de l’historien Pierre Rosanvallon devant la prolongation de l’état d’urgence, une réflexion du philosophe Michaël Foessel sur « l’enfance confinée », une subtile analyse de la politiste Silyane Larcher sur « la condescendance postcoloniale » qui s’est exprimée en France à l’occasion de l’épidémie ou encore la réflexion de Philippe Pignarre sur le cas Raoult, en s’appuyant sur les travaux de Bruno Latour et Isabelle Stengers, qu’il connaît bien puisqu’il en est l’éditeur. Avec l’aimable autorisation de l’auteur et des éditions du Seuil, nous avons choisi de reproduire ce texte, qui vient apporter un regard inédit sur l’infectiologue le plus célèbre de France.

Dans cette affaire, mon but est de dépas­sionner ce qui s’est passé pour tenter de le repassionner autre­­ment. Et c’est d’abord à ceux qui ont mis en cause le professeur Raoult que je souhaiterais m’adresser car ils m’importent en vérité davantage que l’équipe de l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée infection de Marseille et son chef.

Ce qui a motivé ce texte pourra sembler bien étrange : c’est mon étonnement face à la manière dont le professeur Raoult a été dénigré dans la controverse dont il a été partie prenante. Ce rabaissement m’a paru avoir pour objectif d’autoriser à plaquer une explication psychologique ou sociologisante sur un débat et sur ceux qui y prenaient part et par là même d’éviter toute interrogation sur la pratique scientifique. D’un côté, un gourou, irrationnel, de l’autre, la science, la raison, la rationalité. Or quand « la science » est mise au singulier et que l’on ne parle pas « des sciences » au pluriel, il faut dresser l’oreille. Il y avait là, à mes yeux, quelque chose qui ne tournait pas rond et dont il y avait sans doute à apprendre.

Une période de confinement comme celle que nous avons connue peut avoir du bien. En ce qui me concerne, elle m’a permis de relire les travaux de Bruno Latour et d’Isabelle Stengers dont je suis l’éditeur. J’y ai trouvé l’énergie pour tenter de présenter l’argument qui suit.

Une profonde incertitude

Nous venons de vivre un moment où tout a régressé de manière accélérée sous nos yeux ébahis – les libertés, les droits démocratiques, l’économie, les capacités de soigner, etc. Et nous n’en sommes certainement pas sortis car la pandémie n’est pas un événement dont on peut dire qu’il passera, que tout redeviendra comme avant. On sait tous, plus ou moins confusément, que le virus peut revenir… Le vaccin peut ne jamais être trouvé… D’autres virus peuvent lui succéder…

Le rapport que l’on pouvait vaille que vaille maintenir avec l’idée de progrès a été troublé et remplacé par un sentiment de profonde incertitude probablement destiné à durer car la mise en suspens ne s’arrête pas à la période de confinement. Ce que nous sommes en train de vivre n’est pas une affaire conjonctu­relle ; cela n’est pas non plus dépendant d’un défaut du capitalisme comme celui qui, nous disait-on en 2008, allait être corrigé, mais a tout à voir avec notre mode même d’insertion dans le monde. On pourrait donc bien être en train de vivre un moment de bascule : l’émer­gence du virus pourrait être l’événement qui ne nous permettra plus de maintenir un fossé entre ce que nous savons et ce que nous sentons et faisons. La pandémie va-t-elle nous permettre de saisir enfin ce que veut dire vivre dans l’anthropocène ? Est-ce la fin de « cette remarquable indifférence de nos contemporains à la mutation écologique (1)

Ne vivons-nous pas l’événement capable « de faire à nouveau trembler d’inquiétude les Modernes sur ce qu’ils sont, aussi bien que sur l’époque dans laquelle ils vivent et le sol sur lequel ils se trouvent » (2) ?

Quoi qu’il en soit, l’heure n’est certainement pas à proposer des programmes prêts à l’emploi (et les propositions faites trop vite en ce sens ont semblé sonner creux, tout comme les « on l’avait bien dit »), mais à tout faire pour que la puissance de réfléchir, de sentir et d’agir sorte de ses anciennes limites. C’est l’intérêt de ce qu’a proposé, par exemple, Bruno Latour avec les « nouveaux cahiers de doléances ».

Peut-être est-il encore trop tôt pour faire un lien entre la fin de la certitude en un progrès que rien ne devrait arrêter, un sens de l’his­toire, et les deux grands mouvements qui agitent la jeunesse partout dans le monde, la lutte contre le réchauffement climatique et la lutte contre la domination raciste. Mais, dans les deux cas, on sent que plus personne ne veut se reposer sur un progrès allant de soi, qui autoriserait d’attendre en toute confiance que les choses aillent mieux. Non pas que l’on ait jamais imaginé que tout arriverait tout cuit à qui saurait attendre, mais longtemps il a été plus aisé de penser que l’on avançait vers plus d’égalité et de « protection de la nature » si l’on suivait le vent du progrès. Il suffisait de bien se placer dans le passage de son souffle.

La science pour sauver le progrès ?

Face à cette dangereuse émergence de l’incertitude, il est vite apparu qu’il ne restait qu’une chose pour sauver l’idée du progrès : la science ! Au moment même où tout semblait s’écrouler autour de nous, la science a été mise sur un piédestal. Elle devait triompher de toutes nos hésitations et nous remettre sur le droit chemin.

Quand il a créé le conseil scientifique Covid-19, en mars dernier, le gouvernement était convaincu que la science permettrait de fermer la bouche à tous ceux qui pourraient manifester des désaccords avec sa politique. Et l’épisode des masques a pu le conforter dans cette opinion. La plupart des grands patrons de médecine ne se sont-ils pas préci­pités sur les plateaux de télévision pour confirmer « qu’ils ne servaient à rien » ? On a eu là sans doute un bel exemple de la lâcheté des scientifiques quand on les met en situation d’experts (en rupture avec leur identité de chercheurs), toujours attentifs à ne pas mordre la main qui les nourrit ou à s’accorder avec le pouvoir sur la nécessité de défendre l’ordre public contre une opinion irrationnelle et dangereuse.

Mais la bonne ambiance n’a pas duré. On avait présenté la « science en train de se faire » sous les atours de la « science déjà faite » (4). On allait vite voir que ce n’était pas si simple. On n’a pas pu réprimer un sourire en écoutant le Premier ministre devant le Sénat, le 4 mai : « Tel savant nous dit, affirmatif et catégorique, qu’il ne peut y avoir de seconde vague […], tel autre, aussi savant, aussi respecté, nous dit l’inverse. » La déception était grande. Les sciences ne faisaient rien taire du tout : elles étaient elles-mêmes le lieu du plus grand tumulte. Or cette confusion entre « science en train de se faire » (tout simplement, la recherche) et « science déjà faite » a une conséquence lourde : elle nourrit le complo­tisme. Car beaucoup penseront : c’est donc que l’on ne nous dit pas la vérité, que l’on nous cache quelque chose.

Ce complotisme trouvera encore plus de raisons de prospérer quand même une revue comme « The Lancet » s’avère incapable de tenir ses promesses et se couvre de ridicule. Les exemples de corruption de chercheurs (révélés au même moment par le procès du Mediator), la multi­plication des conflits d’intérêts avec l’industrie pharmaceutique feront le reste. Et, paradoxe, cela poussera certains à en rajouter sur la ratio­nalité, sur le mode :

« Si nous « leur » racontons [au public] la science « telle qu’elle se fait », ils perdront confiance, et s’ils perdent confiance, rien ne les défendra contre l’irrationalisme. Il faut savoir mentir, ou enjoliver, lorsque l’on a affaire à des enfants, et jamais, au grand jamais, les adultes ne doivent se disputer devant eux ! » (5)Mais c’est la guerre qui a opposé le professeur Raoult, l’Institut de Marseille et les autres experts qui mérite d’être étudiée plus en détail. Ce ne fut pas à nos yeux un moment regret­table qui aurait dû rester confiné au cercle des experts, mais une fabuleuse occasion de mise à plat publique de tous les enjeux qui concernent les médicaments et les pratiques dites scientifiques mobilisées en ce type de circonstance.

La quête de la preuve scientifique

Si une première confusion était faite entre « science en train de se faire » et « science déjà faite », une autre allait suivre : celle qui sépare le « laboratoire scientifique » du « laboratoire technique ». L’identification et le séquençage d’un virus n’a, par exemple, rien à voir avec le travail de mise au point d’un médicament, même si les technologies, les instruments et les spécialités des chercheurs peuvent être communs. Pourtant les études cliniques (et les désormais fameuses « études randomisées contre placebo ») ont été présentées comme sur le point de produire « la preuve scienti­fique » qui, dans les plus brefs délais, allait mettre tout le monde d’accord, c’est-à-dire en fait comme un « dispositif presse-bouton [qui] renvoie au fantasme d’un instrument d’interrogation tout-puissant, que nul n’aurait mis au point et ajusté, et qui créerait de la connaissance dans le mépris le plus total des problèmes posés par ce qui est à connaître ». (6)

Or il s’agit d’une pratique qu’il serait plus juste de qualifier d’artisanale et non pas de scientifique. Rien ne va de soi, il faut du tact pour décider des ingrédients : durée de l’étude, moment où on administre le candidat-médicament (en fonction de quels tests biolo­giques ? de quels symptômes ? à quel degré de gravité ?), dosage, nombre de patients à inclure, critères de leur sélection, lieux où on va les recruter, critères de jugement (nombre de décès ? durée de la maladie ? sévérité des symptômes ? séquelles ? organes touchés ?), choix des outils statistiques, etc. Enfin, de quel budget dispose-t-on ? (7)

Une nouvelle fois, la controverse a vérifié cette remarque de Bruno Latour :

« Notre ignorance à propos des techniques est inson­dable. » (8)Plus on étudie les essais cliniques et plus on comprend que quels que soient les guidelines des agences du médicament, le moindre détail modifiable par les initia­teurs peut décider de leur réussite ou de leur échec. Aucune étude clinique ne ressemble à une autre. Chacune est un montage spéci­fique. Elles s’opposent souvent les unes aux autres et elles peuvent être contredites par de vastes études de cohortes menées sur des années.

Or ce n’est pas comme cela qu’on les a présentées au public : on les a « épistémologisées » pour en faire des abstractions, des machines, capables de s’appliquer partout, en oubliant les tours et détours (les « dédales » dont parle Bruno Latour à propos des objets techniques (9)), de leur construction. On a vu le président de la République annoncer d’un air docte la date à laquelle les résultats « incontestables » de l’essai clinique européen initié par l’Inserm comparant plusieurs médicaments seraient dévoilés (essai Discovery) – étude qui, par ailleurs, ne sera probablement jamais menée à son terme… Il importe pourtant de savoir faire la différence entre une preuve expérimentale et ce qui n’aurait été, dans ce cas, qu’une « monstration statistique » (10).

Essais cliniques et conflits d’intérêt

Si les essais ont été inventés pour contrôler une industrie pharmaceutique prête à mettre n’importe quoi sur le marché, on ne peut pas ignorer qu’ils ont évolué (11). Les essais cliniques revêtent aujourd’hui trois traits essentiels qui compliquent la question de leur fiabilité :

1. Ils sont, dans l’immense majorité des cas, sous le contrôle de l’industrie pharmaceutique, qui les finance et décide de leur protocole.

2. C’est le lieu où se tissent les liens les plus serrés entre la profession médicale et l’industrie pharmaceutique.

3. Ils sont toujours présentés comme « scientifiques ». Ils sont donc un bon exemple de « l’économie de la connais­sance » qui est en train de subvertir toute la recherche.

Les essais cliniques requièrent une série d’opérations de recrutement successives : le commanditaire doit recruter des statisticiens et des experts en protocoles qui décideront du meilleur schéma à suivre en fonction de ce que les essais précédents (sur animaux, par exemple) ont montré – résultats qui ne sont souvent connus que d’eux –, puis des experts médicaux, qui recruteront eux-mêmes des médecins hospitaliers, qui recruteront à leur tour des patients. Mais chacun a ses propres intérêts ! Le commanditaire veut une « autori­sation de mise sur le marché », les experts médicaux veulent être rémunérés et pouvoir publier dans une bonne revue qui améliorera leur réputation. Et le seul intérêt des patients, c’est de guérir !

C’est là que l’ensemble des propositions faites par le professeur Raoult a pu trouver toute sa force : un dépistage massif + une offre de traitement précoce + jamais de placebo. Ce refus du placebo a scandalisé la plus grande partie de ses confrères (12).

Là où la proposition de Didier Raoult aurait dû les faire hésiter, réfléchir, ils se sont contentés de rappeler les impératifs de la science et de la rationalité. Ils se sont même plaints d’être désormais confrontés au refus de nombreux patients – réclamant d’être soignés selon le protocole marseillais – de participer à toute étude contre placebo. L’obtention de leur « consentement éclairé » était désormais vue par certains comme un emmerdement. Voilà que les patients étaient maintenant comme l’idiot de « Bartleby » répétant « I would prefer not to » (13). Insupportable !

Faire une place aux patients

La proposition de Raoult (pas de placebo) méritait pourtant d’être entendue, discutée et intégrée aux obligations qui sont celles des chercheurs. Là où on a pris l’habitude de renvoyer à un « consentement éclairé » bureau­cratisé et à un « comité d’éthique » extérieur, une nouvelle place aurait pu à cette occasion être faite aux patients sans les renvoyer à une « irrationalité allant de soi et toujours plus menaçante ». Or la plupart des chercheurs, qu’ils aient ou non le moindre contact avec des patients, n’ont pas hésité, n’ont pas tremblé, il n’y avait pour eux rien à discuter. Le choix de ne pas utiliser le placebo a été vécu non pas comme une obligation intéressante, même si elle ralentissait les choses, mais comme une sorte de capitulation. La mise en scène était dressée : irrationnel contre rationnel, charla­tanerie contre science.

La proposition faite aux patients que l’on veut « inclure » dans une étude contre placebo a néanmoins quelque chose de terrible : « Vous n’aurez une chance de recevoir le candidat-médicament que si vous acceptez d’avoir une chance sur deux de ne pas l’avoir. » Comment ne pas parler de chantage ? N’est-ce pas là un mode de vérification des médica­ments qui définit les patients comme des « proies » – ou des « enfants », irresponsables mais dont on attend qu’ils soient dociles – et les chercheurs comme des « prédateurs » (14) ?

Ne pourrait-on pas discuter, par exemple, d’une offre très simple : quand on propose à un patient de participer à une étude contre placebo, pourquoi ne pas être obligé de lui proposer aussi, s’il ne veut pas risquer d’être dans le groupe placebo, de recevoir le candidat-médicament dans une étude ouverte paral­lèlement (sans groupe placebo) ?

On a fait des études contre placebo le Graal de la recherche sur les médicaments. Mais ne pourrait-on penser à d’autres ques­tions ? Une étude sans placebo n’aurait-elle pas permis de savoir si le traitement proposé par le professeur Raoult marchait sur certains profils de patients à l’exclusion d’autres ?

L’appel à la science avait-il un autre objectif que de repousser une trop grande impli­cation des patients dans la définition des essais cliniques ? Ne craignait-on pas qu’ils sortent de leur rôle passif ? Ne s’agissait-il pas de faire taire la clameur de la rue (15) ?

Et le vaccin ?

La question du vaccin va reposer toutes ces questions à une échelle infiniment plus grande. Elle est l’objet de prétentions qui pourraient être qualifiées de délirantes ; on va, signe des progrès extraordinaires de la science, le mettre au point en un temps record : deux ans ? Non ! Dix-huit mois ? Non ! Six mois… Le président Trump insistant pour que l’on aille encore plus vite (avant l’élection présidentielle américaine de novembre). Et les autorités scientifiques demandent aux pouvoirs publics de commencer dès maintenant une campagne pour rassurer le public, méfiant, comme le montre une étude publiée dans « The Lancet » le 20 mai 2020.

Le mot « vaccin » devrait pourtant suffire à rassurer tout le monde : un vaccin est forcément, par définition, bon. Mais si nous avons besoin de vaccins, c’est de vaccins de qualité, mis au point avec toute la prudence nécessaire et donc sans sauter d’étapes. Or la seule façon d’aller plus vite est de super­poser les phases habituellement succes­sives de l’étude d’un vaccin garantissant son efficacité et sa sécurité. Comment éviter que la pression à l’urgence ait pour prix la sécurité des vaccinés ou l’efficacité du vaccin ?

Certains experts, comme Anthony Fauci, directeur de l’Institut national des allergies et maladies infectieuses aux États-Unis, a même commencé à prendre ses distances avec ce type d’ambition dans plusieurs interviews récentes. On ne convaincra pas ceux qui se méfient des vaccins si l’on n’est pas capables, là encore, d’associer, sous toutes les formes possibles, les patients à leur mise au point, en rendant publics tous les détails de leur conception, sans rien dissimuler. On ne convaincra pas le public en le traitant comme irresponsable par nature.

On est très loin du compte. Un étrange silence règne, par exemple, sur le dernier vaccin mis au point par Sanofi contre la dengue, justement en sautant des étapes. Un silence radio, même. Et pourtant, l’affaire n’est pas si vieille et les leçons sont intéres­santes à tirer. En février 2016, Sanofi lançait aux Philippines le Dengvaxia® et vaccinait 837 000 écoliers. Un lancement en fanfare ! Fin 2017, la campagne était interrompue : on avait de bonnes raisons de penser que le vaccin, au lieu de protéger, aggravait les infections chez des sujets n’ayant auparavant jamais été touchés par la dengue. Comme l’explique « La Croix » dans un excellent article :

« Mais depuis novembre 2017, Sanofi fait profil bas. Le laboratoire a alors annoncé que son vaccin était en fait protecteur uniquement chez les personnes ayant déjà été infectées par la dengue par le passé. […] En principe, en effet, un vaccin vise à protéger des gens n’ayant jamais été infectés par une maladie. Mais dans le cas de la dengue, rien ne marche comme prévu. Au contraire, les personnes vaccinées semblent développer des formes plus graves que les non vaccinées. » (16)On pourrait parler d’une affaire qu’il vaut mieux oublier pour ne pas donner d’arguments aux anti-vaccins. Là encore, il ne s’agirait que de protéger le public contre lui-même. Que ne ferait-on pas pour repousser l’hydre de l’irrationnel ?

On voit où les réflexes pour sauver le progrès dans une période d’incertitude nous mènent : à la mise sous silence d’informations cruciales, à l’infantilisation des patients. Le succès populaire du professeur Raoult (qui n’a malheureusement pas su se protéger des instrumentalisations de l’extrême droite) sonne pourtant comme un avertissement : on ne fera plus avaler n’importe quoi à un public qui a chaque jour de nouvelles raisons de se méfier. En continuant à vouloir croire à une science au-dessus de toute controverse, jamais menacée par la nouvelle économie de la connaissance, la gauche intellectuelle se prépare des lendemains difficiles.

Avec Nouvelobs

1. Bruno Latour, Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique, La Découverte, 2015, p. 241. Voir le chapitre 6 (« Comment (ne pas) en finir avec la fin des temps ? », p. 239-283) qui revient sur la manière dont on est passé – l’année 1610 étant prise comme date de cette inversion – d’une époque d’incertitudes et d’hésitations à une époque de certitudes, quelles qu’elles soient. On vivrait donc un moment inverse. L’an 2020 serait l’anti-1610. » ?2. Ibid., p. 282.3. Bruno Latour, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, La Découverte, 2017 ; voir aussi ses nombreuses tribunes et articles sur le même sujet.4. Quand la science est « faite », que les controverses sont épuisées, que des faits peuvent être considérés comme objectifs « pour avoir résisté à toutes les objections » (Bruno Latour, Face à Gaïa, op. cit., p. 89), alors les épistémologues entrent en scène, effaçant toutes les étapes qu’il a fallu franchir, et en font le progrès d’une raison qui ne pouvait que s’imposer.5. Isabelle Stengers, La Vierge et le Neutrino. Les scientifiques dans la tourmente, Seuil/Les Empêcheurs de penser en rond, 2006, p. 115.6. Isabelle Stengers, Cosmopolitiques II, La Découverte/Poche, 2003, p. 32.7. Le coût de chaque patient pourrait être d’environ 5 000 euros, mais cela peut beaucoup varier.8. Bruno Latour, L’Espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l’activité scientifique, 1999 ; trad. de l’anglais par Didier Gilles, La Découverte, 2001, p. 195.9. Ibid., en particulier le chapitre 6 : « Le dédale de la médiation technique », p. 183-227.10. « À la différence d’une preuve expérimentale, les statistiques ne permettent que de « montrer », pas le moins du monde de produire une interprétation fiable de ce qui est montré », Isabelle Stengers, La Vierge et le Neutrino, op. cit., p. 166.11. Cette histoire est très bien racontée dans Harry Marks, La Médecine des preuves. Histoire et anthropologie des essais cliniques (1900-1990), trad. Françoise Bouillet, Les Empêcheurs de penser en rond, 1999.12. Ce n’est pas un effet de mon imagination : le professeur Raoult a réaffirmé devant la commission spéciale de l’Assemblée nationale son refus de traiter les patients comme des cobayes.13. « Je préférerais ne pas. » Sur ce « I would prefer not to », son utilisation par Gilles Deleuze et Félix Guattari, voir Isabelle Stengers, La Vierge et le Neutrino, op. cit., p. 269-270.14. « Penser dans les termes d’une écologie des pratiques, c’est tenter de déplacer l’effroi, de ne plus être effrayé par la crédulité du peuple, mais par l’agencement écologique contemporain, peuplé de proies et de prédateurs. […] Nous savons seulement que la manière dont ils sont exclus par l’écologie des proies et des prédateurs, protégés à la manière d’enfants irresponsables, tenus à distance de ce qui, pourtant, les concerne, est activement partie prenante de ce qui peut les rendre redoutables, », ibid., p. 167.15. Bruno Latour, L’Espoir de Pandore. Pour une version réaliste de l’activité scientifique, op. cit., p. 20.16. Pierre Bienvault, « Sanofi, pourquoi le vaccin contre la dengue vire au cauchemar », La Croix, 2 mars 2019.

Source : AFRIK

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